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À Tripoli, le grand malaise des sunnites
Monday, Nov 13, 2017

Le Figaro - Sunniva Rose

À TRIPOLI, deuxième ville du Liban, le souk historique est étrangement calme. « Depuis la démission du premier ministre Saad Hariri, mes clients se font rares », observe Omar Namel, dans sa bijouterie aux murs centenaires héritée de son grandpère. Dans une déclaration inattendue qui a surpris jusqu’aux membres de son propre camp, le premier ministre a démissionné de son poste le 4 novembre, à partir de l’Arabie saoudite, en dénonçant la « mainmise » du Hezbollah chiite et pro-iranien sur son pays. Saad Hariri, qui représente la communauté musulmane sunnite dans un pays multiconfessionnel, n’est toujours pas rentré au Liban, laissant planer le doute sur sa liberté de mouvement. Selon le pacte national de 1943, le premier ministre est toujours sunnite, le président du Parlement, chiite, et le chef de l’État, chrétien maronite.

La décision du premier ministre laisse perplexe la ville de Tripoli, à 80 % sunnite. « Voir démissionner Saad Hariri à la télévision était choquant. La communauté sunnite se sent exposée et en danger », confie le maire de Tripoli, Ahmad Kamareddine. Tandis que le Hezbollah s’est mué en véritable armée régionale depuis son engagement aux côtés du régime syrien, les sunnites ne disposent pas de milice armée au Liban. Le malaise envers les déclarations récentes de l’Arabie saoudite, allié traditionnel des sunnites libanais, se ressent dans les silences et le flou des réponses. Lundi, le royaume wahhabite a estimé que le Liban lui avait déclaré la guerre en raison de ce qu’il considère comme des agressions commises en Arabie saoudite par le Hezbollah. « Certains sunnites sont prêts à prendre les armes, mais je ne pense pas que l’Arabie saoudite va leur en fournir », concède Ahmad Kamareddine. De nouveaux troubles mettraient en péril les ambitions de Tripoli qui cherche à se positionner comme l’une des principales portes d’entrées pour la reconstruction de la Syrie post-guerre.

Ingérence du Hezbollah

Pour le mufti de Tripoli, Malek el-Chaar, la démission de Saad Hariri était nécessaire vu les pressions que lui faisait subir le Hezbollah. « Le Hezbollah est un cancer pour le Liban, mais il faut traiter les problèmes du pays sans tuer le malade. Les grandes puissances doivent user de moyens diplomatiques et économiques pour trouver une solution pacifique. » Dans le centre-ville, l’ambiance est plutôt au ras-le-bol des politiques. « J’ai honte pour le Liban. Nous méritons mieux que ça », déplore Omar Namel. Dans cette ville considérée comme la plus pauvre du Liban, où environ un tiers des hommes en âge de travailler sont au chômage, la loyauté politique se négocie le plus souvent en nature, soit en pots-de-vin, soit en services.

D’autres hommes politiques sunnites profitent du vide laissé par le départ de Saad Hariri pour s’imposer dans la ville, comme Achraf Rifi. Ancien ministre de la Justice, il a démissionné en février 2016, dénonçant l’ingérence du Hezbollah dans les affaires intérieures libanaises, avant d’imposer sa liste aux élections municipales quelques mois plus tard. Dans le souk du cuivre, de nouvelles affiches à l’image d’Achraf Rifi, candidat aux législatives de 2018, entouré du prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, sont en train d’être montées, signées par l’un des commerçants du quartier, Abu Yassine Charaf elDine. « Je vendrais ma maison pour Achraf Rifi s’il le faut. C’est le seul qui est vraiment contre le Hezbollah, et avec l’Arabie saoudite », déclare celui qui affirme avoir payé 10 000 dollars pour ces affiches.

Une attitude qui désole Moustapha Allouche, ancien député de Tripoli et membre du bureau politique du Courant du futur, le parti de Saad Hariri. « Nous n’avons pas besoin de dirigeants charismatiques comme Assad ou Mohammed Ben Salman. Il nous faut des hommes d’État. C’est ce qu’a essayé de faire Saad Hariri, mais on n’a pas arrêté de l’en empêcher, de dire qu’il ne protégeait pas assez l’intérêt des sunnites. »

Sans premier ministre, le Liban pourra-t-il organiser les premières élections législatives en neuf ans, annoncées en juin dernier pour le printemps 2018 ? Pour Najib Mikati, qui assure qu’il ne briguera pas la succession de Saad Hariri, leur tenue est essentielle pour assurer une forme de stabilité au pays. « Je suis contre le vide. Un gouvernement intérimaire, dont les membres ne se présenteront pas aux élections, devrait expédier les affaires courantes jusqu’aux élections. C’est seulement après les résultats que nous pourrons avoir une vision claire de qui sera le prochain premier ministre. »

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