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Mikati considère être traité en bouc émissaire
Tuesday, Nov 12, 2019

L’Orient-Le Jour - Scarlett Haddad

C’est le premier nom qui a été cité dans le cadre des actions en justice contre la corruption, lancées dans la foulée de « la révolution populaire ». Le nom de l’ancien Premier ministre Nagib Mikati avait été mentionné dans le cadre d’un talk-show au mois d’août. L’affaire n’avait, alors, pas fait grand bruit. Mais soudain, face à la colère du peuple, le dossier a été sorti du tiroir peut-être parce qu’il semblait être le plus solide et peut-être aussi parce qu’il fallait donner quelque chose en pâture à la foule en colère.

Au milieu de cette tourmente populaire, M. Mikati préfère rester discret, car il estime que, dans ce climat mouvementé, il est difficile de parler avec calme et de se faire entendre.

Sa ville natale, Tripoli, dont il est un des principaux députés, est au cœur de la « révolution » lancée le 17 octobre dernier. Près d’un mois après le début du mouvement, les protestataires, dans le chef-lieu du Liban-Nord, ne semblent ni s’essouffler ni se lasser. La place al-Nour, à l’entrée de la ville, ne désemplit pas, devenant, chaque soir, un espace de rencontre, de protestation et de fête populaire. Nagib Mikati dit observer ce phénomène avec une grande attention. C’est comme s’il redécouvrait les habitants de sa ville, sans vouloir reconnaître qu’il n’avait pas vu venir cet élan populaire.

Sans vouloir critiquer frontalement le président de la République et le président du Conseil, Nagib Mikati reconnaît que le comportement de l’équipe au pouvoir a certainement provoqué ce mouvement de colère populaire. Les conflits opposant les gens du pouvoir, l’attitude arrogante de certains, les intérêts contradictoires et des décisions maladroites et impopulaires ont suscité une grande frustration, à Tripoli plus qu’ailleurs, la ville se sentant, depuis des années, la sciemment marginalisée par le pouvoir.

L’ancien Premier ministre ne cache pas ses appréhensions, tout en minimisant en apparence le fait que, dimanche soir, les manifestants ont défilé devant son domicile à Tripoli. « Ils sont passés devant chez moi comme ils l’ont fait avec les domiciles des autres personnalités de la ville », lâche-t-il. Il ajoute quand même que, dans ce contexte explosif, il est clair que les choses peuvent déraper à tout moment. Selon lui, les Libanais sont tellement frustrés et en colère qu’ils ne raisonnent plus, la moindre rumeur les enflamme et leur mouvement devient incontrôlable. Selon des sources tripolitaines, il aurait d’ailleurs renforcé le dispositif de sécurité autour de son domicile et de ses bureaux.L’ancien Premier ministre estime avoir eu sa part de rumeurs folles, lesquelles une fois lancées se transforment en boule de neige puis en avalanche impossible à arrêter. C’est dans ce contexte qu’il place les accusations portées contre lui et sa famille selon lesquelles il aurait profité des prêts-logement subventionnés, au détriment des classes moyennes et défavorisées qui devaient en être les principales bénéficiaires.

Documents en main, le milliardaire précise que son fils et son neveu ont contracté des prêts pour un montant de 18 millions de dollars auprès d’une banque privée, après que la Banque centrale ait décidé de réduire le niveau « des réserves obligatoires » déposées par les banques privées chez elle, dans une circulaire datant de 2010, suite au boom économique qu’a connu le Liban à cette période.

Les prêts contractés par les Mikati avaient une échéance de 10 ans, avec un taux d’intérêt de 6 %. Près de 80 % du montant des prêts a déjà été remboursé, affirme-t-il. Quand l’affaire avait été évoquée en août dans le cadre d’un talk-show télévisé, les Mikati avaient publié un démenti. Et l’affaire s’était grosso modo arrêtée là. Ce n’est que dans la foulée du mouvement de protestation que le dossier a été brusquement rouvert par le procureur du Mont-Liban, la juge Ghada Aoun.

Pour M. Mikati, « il ne fait aucun doute que le procureur a décidé d’ouvrir le dossier pour donner quelque chose en pâture aux manifestants en colère ». Le dossier est désormais entre les mains du juge d’instruction et Nagib Mikati attend la suite de la procédure en espérant que justice lui sera faite. Mais il aurait préféré qu’une telle affaire soit jugée dans un climat de sérénité non dans l’atmosphère survoltée d’un soulèvement populaire.

Selon lui, ce soulèvement se produit alors que le Liban est au cœur de la conjoncture régionale et même internationale. Il faut donc rester doublement vigilant. S’il a un conseil à donner aux responsables, c’est celui d’offrir aux manifestants ce qu’il appelle « un menu complet » au lieu de « plats » (mesures) isolés. Par exemple, pour lui, aujourd’hui, un nouveau gouvernement de technocrates ne suffira plus à calmer la colère des gens. Il faudra donc leur proposer un nouveau gouvernement ayant une double mission : procéder aux réformes fiscales et économiques nécessaires, et organiser des élections législatives anticipées avant le 30 juin 2020. Si les protagonistes ne s’entendent pas sur une nouvelle loi électorale, il sera alors toujours temps de prendre de nouvelles décisions.

Lorsqu’on lui fait remarquer que c’est justement ce que craint le Hezbollah qui estime que la chute du gouvernement suivie d’élections législatives anticipées visent à renverser la majorité parlementaire issue des élections de 2018, Mikati hausse les épaules. Selon lui, la priorité est de calmer la foule et de lui donner le sentiment que des mesures réelles et sérieuses, avec une perspective sur le moyen terme, sont prises. Quant aux résultats des élections, ils dépendront de la loi électorale, mais il n’est pas dit, pense M. Mikati, qu’il y aura des changements significatifs dans certaines circonscriptions...

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